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Choses qui tombent du ciel

Choses qui tombent du ciel

Finlande, de nos jours. « ...Tellement silencieuse pendant la journée », Saara est une fillette de huit ans, qui observe ses parents avec facétie et non moins de sérieux. Jusqu’à ce que la mort frappe sa mère – par le biais d’un bloc de glace tombé du ciel ! Son père se recroqueville sur lui-même, il a « un trou dans la tête et un bloc de sel dans la poitrine, et maintenant, il s’effrite ». Quittant leur « maison en sciure », ils partent habiter dans la nouvelle grande bâtisse de la tante Annu, sœur aînée de celui-ci : elle a gagné une somme colossale à la loterie, a acheté un manoir, puis a gagné une autre grosse somme peu de temps après. Exceptionnel ! C’est sous cet angle, les faits exceptionnels qui se produisent dans la vie quotidienne, que Selja Ahava (née en 1974 et auteure de plusieurs romans récompensés par des prix en Finlande) conte le quotidien de ses personnages. Se définissant comme « un caprice du hasard », Annu mène une correspondance avec un Britannique lui-même plusieurs fois frappé par la foudre. Humour et subtilité alternent, avec de nombreuses digressions. La mère de Saara n’hésitait pas à se lancer dans des contes qu’elle réécrivait ; la plupart finissaient mal ou de manière alambiquée. Sa fille ne manque pas d’imagination elle non plus. Choses qui tombent du ciel est un bon roman, tendre et drôle.

* Selja Ahava, Choses qui tombent du ciel (Taivaalta tippuvat asiat, 2015), trad. Claire Saint-Germain, Bleu et jaune, 2021

 

Débarquement

« Julie est guide touristique sur les lieux du débarquement. Elle se bat sur plusieurs fronts à la fois et dans sa tête tout se mélange, les jeunes soldats américains fauchés sur les plages normandes, le combat de sa fille Emma contre la leucémie, la séparation avec son mari Henri. » Avec une telle quatrième de couverture, comment ne pas craindre le bourdon à la lecture de Débarquement, de Riikka Ala-Harja ? Et pourtant, c’est un récit presque tonitruant que l’auteure (née en 1976, Riikka Ala-Harja a déjà signé quatre ouvrages chez Gaïa) livre là. La situation de la narratrice est, de fait, mise en parallèle avec le combat des Alliés contre les Allemands pour gagner la guerre. Le ton est très personnel, rien n’est caché des tourments de cette femme qui doit se battre sur plusieurs fronts. Un livre touchant sur un sujet vraiment peu évident.

 

* Riikka Ala-Harja, Débarquement, Gaïa, 2015

Trois femmes de la Baltique, 1. Jenny

Trois femmes de la baltique jenny

Il faut aimer, ce rose pétant, en couverture ! Il serait toutefois dommage de s’arrêter à cela pour ignorer le roman de Ann-Christin Antell (née en 1973, a d’abord travaillé comme bibliothécaire), Jenny, premier volume d’une trilogie intitulée Trois femmes de la Baltique – « des héroïnes fortes à la conquête de leur destin » selon la présentation sur le rabat. Turku/Åbo, fin du XIXe siècle, le Grand duché de Finlande appartient à l’Empire russe. Fille de pasteur, Jenny Malmström est une jeune veuve. Son enfant né prématuré est mort peu de temps après Matias, son mari. À trente ans, intelligente, curieuse, volontaire, préoccupée par le sort de ses contemporains et notamment les plus pauvres, elle ne manque pas de prétendants. Mais ceux qui affirment vouloir le bien de la classe ouvrière, à l’instar de Kosti Vanhanen, se moquent du sort des femmes, lesquelles doivent veiller à la bonne tenue du foyer. Elle n’accepte pas leurs demandes en mariage. En revanche, ce riche héritier de la plus grosse usine de la ville, une filature de coton (« Ici, on tisse le coton écru, blanchi et coloré ! »), Fredrik Barker, d’allure si désagréable, se montre sensible et au charme de la jeune femme et à ses idées. Ce premier volume de la trilogie Trois femmes de la Baltique (L’Ombre de la filature de coton, selon le titre original) est intéressant tant il fourmille de détails historiques. Les affres de la condition prolétarienne ne sont pas tues. « Mais comment peut-on travailler au milieu de tant de bruit et de poussière ? N’avez-vous pas pitié pour ces petites malheureuses ? Ce n’est pas un endroit pour des enfants », s’emporte Jenny lorsque Fredrik lui fait visiter sa fabrique. Hélas, le roman est souvent bien trop fleur bleue et s’inscrit dans ce courant littéraire nommé le « feel good book ». C’est vraiment dommage mais les volumes suivants, Martta et Paula, rectifieront peut-être le tir ? Dans ce genre d’intrigues, on peut penser à son pendant suédois (écrit par une auteure allemande), la saga des Héritières de Löwenhof, de Corina Bomann, également en trois volumes.

* Ann-Christin Antell, Trois femmes de la Baltique, 1. Jenny (Ouuvillatehtaan varjossa, 2021), trad. du finnois Sébastien Cagnoli, Hachette (La Belle étoile), 2024

Trois femmes de la Baltique, 2. Martta

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Martta et Matti Wahlroos sont de retour à Turku. D’origine très modeste, Martta est la fille adoptive de Jenny et Fredrik Barker et, grâce à eux, a suivi des études à Stockholm. En dépit des souvenirs qu’elle possède à Turku et de l’affection qui la lie à sa population, elle n’est plus la même qu’avant son départ. « En cette lumineuse journée de fin d’été, Martha avait revêtu sa robe de promenade couleur sable. Elle portait son chapeau le plus chic, acheté l’été précédent à Stockholm. Avec son large bord à la mode, celui-ci était agrémenté de grandes fleurs en soie banche et de plumes. Elle tenait ses mains au chaud dans des gants en peau de chamois, blancs avec de petits boutons en os. » Son cousin Robert la couve de son regard enamouré. Mais quand il lui fait visiter son usine, elle est « choquée par la rudesse avec laquelle (il) traitait ses employées. » Comme elle va s’en apercevoir, le charmant Robert est à l’image de la classe possédante. « Quelles positions impitoyables les directeurs d’usine avaient à l’égard des travailleurs ! Il semblait inimaginable que les ouvriers puissent obtenir un jour un traitement plus équitable. » Elle nest toutefois pas insensible à la séduction émanant de lui. Serait-elle passée du côté de l’ennemi de classe, comme l’en suspecte Juho Lehtonen, ouvrier dont elle avait été éprise autrefois et dont elle est amie avec sa sœur, Elli ? Elle assure que non et, depuis son poste de « misérable assistante de bibliothèque », veille à répandre le savoir autour d’elle. « C’est merveilleux de pouvoir faire un travail aussi important. Quand on apprend à lire aux enfants, c’est tout un monde qui s’ouvre, comme un coffre au trésor. » Mais la famille de Robert la menace : « ...Vous et votre frère êtes de si basse extraction qu’un mariage avec la famille Barker serait impensable. Ce serait un véritable scandale. Nous ne serions plus acceptés dans la haute société. » Les différences de classes sont marquées et infranchissables, Martta doit l’apprendre, elle qui tient à exécuter seule les tâches domestiques : « Elle entreprit de nettoyer le grenier et de battre les tapis ». Elle n’est admise dans la belle société de Turku qu’à la condition de demeurer à sa place, de se faire discrète. Les esprits s’échauffent alors que Moscou veut renforcer son pouvoir sur le grand-duché. Quand la presse finnophile est proscrite, la résistance s’organise. Martta s’y retrouve tout naturellement mêlée et entraîne avec elle Elli et sa famille. Construit autour du personnage subtile de Martta, ce deuxième volume de Trois femmes de la Baltique s’inscrit dans une période tumultueuse de l’histoire de la Finlande, quand le pays accède à l’indépendance sans violence, et que le droit de vote des femmes est promulgué. Martta se retrouve sur un fil, entre deux mondes, deux cultures : « Elle n’était nulle part à sa place. Il n’y avait aucun endroit pour elle dans le monde. » Malgré les craintes qui pouvaient être les nôtres au début, ces deux volumes (Jenny, puis Martta) évitent les écueils de l’eau de rose et offrent une intéressante vision romancée et historique de la Finlande. Savourons cette surprenante recette pour dormir donnée à Martta par sa tante Loviisa : « Éviter de trop penser et de lire des livres excitants, ne pas aller au lit avec les pieds froids, et ne pas mettre de vêtements qui serrent. Ouvre la fenêtre, enfile des chaussettes de laine, et ne pense pas aux hommes ! »

Remarquons, à l’adresse du traducteur, que le livre de Juhani Aho, auteur « à la plume audacieuse », mentionné à plusieurs reprises sous le titre Mon peuple tel le genévrier, existe en français, Le Peuple genévrier, aux éditions de l’Élan (2009). Tout comme Copeaux (L’Élan, 1991), également cité. Il aurait été bienvenu de le préciser.

* Ann-Christin Antell, Trois femmes de la Baltique, 2. Martta (Puuvillatehtaan perijä, 2022), trad. du finnois Sébastien Cagnoli, Hachette (La Belle étoile), 2024